Demain le dégel

Cela fait bien longtemps que je n’étais pas sorti sans couvre-chef, sans gants ni écharpe. J’ai quitté lundi mon domicile pour monter dans la capitale alors que le thermomètre sur mon balcon indiquait encore -11°, et voilà que mon barda est à présent inutile. D’ailleurs, ils l’ont dit à la télévision. Les 15 jours de grand froid ont fait la une tous les jours sans exception, et voilà que le redoux continue d’occuper les médias. Pendant ce temps, on ne parle pas d’autre chose…

Lyon, dimanche 12 février 2012Nicolas, pas celui qui fait la pluie et le beau temps, nous avait prévenu. Cette vague de froid va marquer l’histoire comme l’une des plus rudes, des plus intenses, allant jusqu’à figer la Saône à Lyon, d’une rive à l’autre, alors que son débit sous la passerelle St-Georges, à deux pas de la place Bellecour, y est habituellement vif et tumultueux. Ce n’était plus arrivé depuis 1956.

J’ai passé ces quinze jours particuliers avec une impression bizarre, avec un sentiment d’appréhension diffus. Je pourrais même parler d’impuissance devant une évidence cachée : un drame a dû se jouer sous nos yeux, mais rien n’a filtré. Malgré mon accoutrement de «classe moyenne», le froid transperçait sans peine mes gants, passant sous mon anorak au bout de 10 minutes de marche. La tête enfoncée dans les épaules, je ne pensais plus, je fuyais, mesurant du regard, à chaque nouveau pas, la distance restant à parcourir jusqu’à la porte de l’immeuble où je travaille, ou la bouche de métro.

Tous ces jours d’épreuve, des chiffres sont affichés dès 20 heures sur tous les écrans. La température ressentie est présente dans toutes les conversations. Pendant ce temps, tous ces gens sans toit, sans moyens, sans chauffage, sans électricité, que peuvent-ils ressentir ? Comment survivre dans ce blizzard sibérien alors que je résiste à peine en étant honnêtement équipé ? Ces questions me hantent et me glacent.

Il doit bien y avoir un bilan. Mon avis est qu’il doit être loin de la douzaine de victimes officielles. Parce que la réalité de la misère, celle qui se cache, celle qu’on gomme, est inconnue de nos élites. Ce n’est globalement qu’un chiffre, une statistique, un pourcentage, un simple courant d’air qui n’émeut aucun des ministres actuels, trop occupés à deviser sur la supériorité de certains hommes sur d’autres, et d’escamoter le bilan de la clique aux affaires.

Aujourd’hui, on en parlera pas d’avantage, l’information du jour, c’est la neige, suivi de l’entrée imminente en campagne d’un petit excité. La glace fond, mais on en est loin pour l’exclusion sociale. Dans les bidonvilles, les fossés, les logements isolés, mal chauffés, sous les cartons, il y a des morts, de froid, de misère, provoqués par une civilisation supérieure, que l’on découvrira tôt ou tard avec surprise, comme lors du fameux été 2003…

On est bien en France. Vivement le printemps.

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