La liberté de demain

Il n’y a plus de Charlie en kiosque. Qu’importe. Rien ne presse. L’important n’est pas là, sur ce seul mercredi, ou jeudi. Charlie existe même si je n’aurais peut-être jamais le numéro 1178 en main. Le papier, aussi fragile qu’une vie, est aussi incroyablement robuste et traverse les ages jusqu’à demeurer avec les pierres, le principal rapporteur de l’histoire des hommes. Certaines pages d’ailleurs sont même devenues fondatrices et objet de croyances diverses. C’est dire sa force.

Ce nouveau numéro, pas même encore sur les rotatives, a fait débat. Sa page de couverture montre le prophète. Etonnant, non ? Elle est magique : le prophète est triste. On y parle de pardon. Une valeur universelle et présente dans toutes les religions. Tel quel, avec ce message apaisant, je ne parlerais presque pas de caricature, même si Mahomet a clairement une tête de bite. Et nous voila revenir au point de départ : ça monte au créneau de partout pour fustiger le journal et crier au blasphème. En Turquie, le premier ministre turc, tout juste revenu de sa promenade parisienne pour réaffirmer la liberté d’expression, en a interdit la parution dans son pays.

censureDonc on n’a pas avancé d’un pouce. D’autres défilants dans le cortège VIP ont d’énormes progrès à faire en matière de liberté. En Algérie, marches et manifestations publiques sont interdites. En Turquie, déjà citée, les journalistes osant parler de la corruption qui enlace le président Erdogan sont incarcérés. Idem, au hasard, en Egypte, au Gabon, en Jordanie. En Russie, cela va sans dire. Pourtant, présidents ou représentants, tous étaient là, présents en première ligne. Comme Toto 1er.

Coté religions, on a pas évolué non plus, et ce n’est pas non plus une surprise. Le cortège d’avertissements et de menaces repart de plus belle. Cette fois, le «Canard Enchainé» est également cité. L’athée que je suis ne comprend pas cette notion de blasphème. Je respecte infiniment ceux qui croient en quelque chose, qui sont sincères dans leur pratique et sans prosélytisme exacerbé, quelle que soit la confession, mais les règles auxquelles les fidèles s’astreignent ne concernent en rien les non-croyants. Impensable donc pour eux de se plier à cette discipline, impossible aussi de blasphémer ce qui n’existe pas. Elémentaire.

«Liberté de la presse ? Vaut mieux entendre ça que d’être sourd !». C’était à la une du premier Charlie en novembre 1970, une semaine juste après l’interdiction de Hara-Kiri. Les temps ont un peu changé. C’est indéniable. La pensée et l’écriture, dans notre pays laïc exempt de références religieuses, ne sont plus entravés. Il y a bien de temps en temps des tentatives. Mais le douloureux épisode Charlie Hebdo montre que la vigilance doit être continue. Il en faudrait bien peu pour que les censeurs reprennent du service. Certains pays, dont les Etats-Unis, se sont dotés de lois d’exception qui permettent à peu près tout en surfant sur la détresse. On n’en est pas loin.

Alors, merde aux censeurs, quels qu’ils soient…

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Et maintenant ?

Quelque part, cette journée du 11 janvier s’est résumée en une avalanche de superlatifs pour décrire une nouvelle page d’histoire. De cette marche silencieuse et recueillie est montée une clameur qui exprime sans ambiguïté un attachement à une foule de valeurs qui sont loin d’être universelles partout. Au premier rang se trouvent la liberté d’expression, la liberté tout court, mais aussi le respect d’autrui, la solidarité, la tolérance, le recueillement… Le message est passé avec force, mais à y regarder de plus près, ce n’est pas aussi simple. Les bons sentiments, comme des bonnes résolutions de début d’année, ont une tendance régulière de s’étioler très rapidement.

Charlie HebdoLe consensus du temps de crise ne durera pas bien longtemps. A peine les cendres refroidies, les traces de sang effacées, le monde politique va reprendre son activité principale, c’est à dire dézinguer le camp d’en face, avec la petite phrase qui tue. Il faudra évidemment tirer les leçons de cette tragédie et aussi de la communion du peuple, mais l’histoire étant un perpétuel recommencement, je suis plus que circonspect.

En fait, on a beau clamer haut et fort qu’on se battra, qu’on est pugnace et solidaire, qu’on est peut-être atteint mais qu’on a pas peur, mais pour ma part, j’ai du mal. «Ohé ! partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !» résonne en boucle dans ma tête, jour et nuit. Partout, depuis mercredi, dans la rue, le gens se parlent : «Ami, si tu tombes un ami sort de l’ombre à ta place». mais pour combien de temps ? Charlie est immortel, mais sans Charb et ses potes qui réservent à jamais leurs dessins aux nuages. Et qui seront les suivants ?

Depuis mercredi, je n’ai que des questions et assez peu de réponses. Pour l’heure, on entend déjà quelques-uns parler de cet outil de malheur qu’est internet, de la nécessité d’empiler de nouvelles lois, de démultiplier les moyens policiers et de surveillance. On vient à peine de défiler pour défendre la liberté qu’on veut déjà la restreindre… Sans parler que les lois existent déjà, et que, quelque soit l’arsenal déployé, on ne parviendra jamais à tout bloquer. Malheureusement.

Malgré l’ambiance générale dopée par la participation aux marches républicaines, mon inquiétude est renforcée par des attitudes captées un peu partout. Dans mon entourage, il y avait de l’indifférence à peine voilé, parfois appuyé de propos amers tels «ils l’ont un peu cherché». J’ai entendu et lu bien plus grave aussi. J’ai mis tout cela sur le compte de la liberté d’expression. Mais cela me fait froid dans le dos et ne me rassure pas vraiment sur la suite. On était nombreux à dire notre attachement à la liberté, à rendre hommages aux victimes, mais ailleurs, ils sont tout autant nombreux à se satisfaire de cet épisode. Dans un contexte ou l’individualisme est une nouvelle religion, qu’importe les valeurs solidaires, la liberté d’expression pourvu qu’elles ne gênent pas les affaires et l’empilement des profits. Ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est une réalité. La aussi, il y a des fanatiques.

Et maintenant ? On va continuer. Le temps passe et atténue les peines. Et facilite aussi l’oubli, et c’est bien tout le problème. Mais promis, autant que possible, on va rester vigilant, tant qu’on pourra, tant qu’on vivra.

Salut Charlie.

Marche républicaine Lyon

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Immortel

J’avais prévu un petit billet hier pour souhaiter au monde quelques banalités d’usage quand l’actualité m’a plongé dans une profonde tristesse jusqu’à l’ankylose. Impossible de bouger, de croire ce qui s’ést déroulé en plein jour, en plein Paris. Une rédaction entière décimée. Non, je n’y crois pas, ce ne peut pas s’être passé. Pas au 21ème siècle, dans un monde dit civilisé.

Je Suis CharlieMa seule activité de la journée a été de me transporter sur la place des Terreaux pour rendre hommage aux victimes de l’immonde barbarie. J’y suis resté longtemps, pétrifié, à applaudir Stéphane Charbonnier dit Charb, Moustapha Ourad, Jean Cabut dit Cabu, Michel Renaud, Elsa Cayat, Franck Brinsolaro, Hamed Merrabet, Bernard Verlhac dit Tignous, Georges Wolinski, Frédéric Boisseau, Philippe Honoré, Bernard Maris, mais aussi tous les blessés de cette atroce boucherie inutile, en pensant à tous leur proches désormais meurtris à jamais.

Gérard Collomb a dit, comme à l’accoutumée, quelques mots de circonstance. Je n’ai alors pas applaudi. Je ne peux occulter la responsabilité que portent les hommes politiques dans leur ensemble pour ne soutenir la presse que quand un drame s’est joué. Je ne me rappelle que trop les turpitudes auxquelles ont été soumis les journalistes d’investigation, notamment de Médiapart, du Monde et quelques autres, et le tir nourri d’une classe politique incapable de mesurer son propos. J’entends encore un ancien président de la République tancer deux journalistes pris en otage en Afghanistan alors qu’ils ne faisaient que leur métier, pour nous informer. Les louanges et les complaintes d’aujourd’hui de droite ou de gauche me sont aussi insupportables que les jérémiades fondamentalistes des fous de n’importe quel dieu… Et que dire des tentatives de récupération de l’événement qui ne vont pas tarder. D’avance, Marine, ta gueule !

La presse et sa liberté, donc la nôtre, cela se défend en permanence. Cela s’affirme tous les jours. Au lieu de cela, on gaspille le temps à attiser les haines et les rancoeurs, on radicalise absolument tout sujet, on fustige l’étranger, on diabolise le musulman, le vrai, celui qui est aussi catastrophé et consterné que moi. La liberté, contrairement à la pile électrique, ne s’étiole que si l’on ne s’en sert pas.

Charlie dérangeait. Et pas qu’un peu. Charlie est passé maître dans cet art. C’est pour cela qu’on l’a tué. Ce faisant, ces idiots dégénérés l’ont rendu immortel. Sûr que quelque part, Choron, Reiser et Cavanna ont accueilli leurs copains les bras ouverts. Mais cela ne me console nullement. Il manquera toujours quelque chose, la petite case en bas à gauche dans ce grand puzzle, ce petit rien apprécié ou non qui fait la diversité, et qui finit par faire un tout.

Mais pour l’instant, je suis désespéré. Je retourne me coucher, avec les mots de Philippe Val qui tournent en boucle dans ma tête. Demain, je serai plus que jamais combatif.

Bonne année.

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