Le rapport à l’argent

Ainsi, au plus fort de la tourmente causée par l’élimination du candidat UMP au premier tour de la législative partielle dans la 4ème circonscription du Doubs, la tête du parti était ailleurs, très loin, vaquant à des occupations très personnelles. Pendant que le président de l’UMP donnait une «conférence» très rémunératrice au Quatar, ses ouailles ferraillaient dur pour savoir si on pouvait aider le loup à entrer dans la bergerie. Devant le début de polémique engendré, un commentateur avisé de cette actualité, sur une radio d’info continue, avait cru utile de justifier ce déplacement en soulignant que s’il y avait controverse, c’était notamment parce que «les français avaient un rapport difficile à l’argent».

Alors là, je dis bravo. Jolie pirouette, triple boucle piquée arrière sur une jambe cambrée inversée… Me voila rassuré : il ne s’agit donc que d’un simple problème d’argent. Rien à voir avec la politique, avec l’expression des idées et la manière dont on organise la société. Aucun lien avec un élémentaire problème de gouvernance alors que l’UMP est dans la tourmente, incapable d’avoir une ligne directrice, un début de programme cohérent. Non. Sarkozy, chef de parti, ancien président de la république, était attaqué parce qu’il gagnait beaucoup d’argent.

Ali Baba et les 40 voleurs, mythe ou réalité ?Rien de bien nouveau donc, mais le thème du rapport à l’argent me pose question. Le commentateur sus-cité n’a pas totalement tort dans son affirmation. C’est vrai qu’ici, il est assez mal vu d’afficher sa réussite. Ce que je nuancerais toutefois en ajoutant «quand c’est ostentatoire», et d’autant plus que cette réussite, si c’en est une, «est rapide» et surtout «hors de toute proportion».

En fait, je ne crois pas que ce rapport soit plus difficile qu’ailleurs. Je crois essentiellement qu’en période de crise, qui dure tout de même, et officiellement, depuis le premier choc pétrolier, gagner beaucoup d’argent sans raison réelle est insupportable aux yeux du citoyen lambda. Voir les entassements se faire avec facilité et régularité sont un rien déconcertants alors que l’immense majorité des foyers gère au quotidien la pénurie et les privations. Sans parler que les mêmes vous somment, au nom du bien-être commun (qui n’a rien de commun puisque c’est eux qui le détiennent), de faire davantage d’efforts pour rembourser la dette du pays…

Dans ces cas, il est assez légitime de couiner quand l’ex-président, bien qu’annonçant «renoncer à la politique pour faire du fric», s’envole pour palper 150.000 euros, montant moyen de ses «prestations» (on l’imagine mal toucher moins que d’habitude) pour tailler le bout de gras avec 15 personnes pendant 2 heures. J’imagine moyennement l’aide quelconque que peut apporter Sarkozy à des quataris dans la manière d’aider un fonds souverain à faire encore plus de profits que ce qu’il fait déjà… Le tout en continuant évidemment la politique.

Inutile de réaffirmer que, dans le contexte économique actuel, où la précarité n’est jamais loin, l’argent est avant tout synonyme de sécurité. Chacun d’entre nous, quel qu’il soit, aspire naturellement à élever son niveau de vie. Le désir n’est pas forcément de devenir riche – qu’est ce que être riche ? -, mais au moins, de se mettre à l’abri, de se fondre dans cette société de consommation qui vante si bien le modèle néolibéral basé sur la satisfaction des besoins, là aussi quels qu’ils soient.

La vérité est que la grande majorité en est exclu, souvent dès la naissance, et que ceux qui en jouissent font à peu près tout pour que les autres n’y accèdent jamais. Ce qui n’empêche pas les élites de vanter continuellement et avec force les vertus de la valeur «travail» Il y a effectivement des exceptions, des réussites fabuleuses, des «rêves américains» réalisés, mais l’autre grande réalité est que la seule façon d’avoir aujourd’hui de l’argent en France c’est d’en hériter et d’avoir des relations. Si de nos jours, le travail permettait une quelconque élévation, ça se saurait, ça se vérifierait. D’ailleurs, le discours est limpide : le travail coûte trop cher : on cherche bien, et par tous les moyens, a en réduire les rétributions, à baisser les salaires. C’est bien la réalité du moment ?

On n’a guère de rapport difficile avec l’argent si l’on peut dire, on a un rapport difficile avec nos représentants politiques et les dirigeants économiques qui se croient au dessus de tout, qui prônent la modération salariale et s’octroient un gain de Loto tous les ans, rien qu’en augmentation… 150.000 euros pour 2 heures de parlote, c’est de l’escroquerie. C’est tout comme pour les rémunérations hors de l’entendement, surréalistes, astronomiques, des patrons du CAC 40, de sportifs, artistes, rentiers à la mode Bettencourt (cette pauvre femme qui n’a jamais travaillé de sa vie), profiteurs en tout genre. Et dans le cas de Sarkozy, après tous les discours tenus par ce personnage, c’est immoral, indigne, et incompatible avec les futures fonctions qu’il vise.

Reste dans cette histoire à déterminer la destination de la rétribution : sur le compte courant de Sarkozy, ou sur un compte à numéro quelque part dans un paradis fiscal ? Puisque son entourage assure qu’il s’agit d’un vrai travail, il est donc normal, comme tout à chacun gagnant de l’argent, en tant que citoyen français, de participer selon ses moyens aux charges de son pays. J’aimerai assez avoir une réponse à cette question, bien que je la connaisse déjà.

Doucement, mais sûrement, la cabane se rapproche.

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