Une bête blessée

Le monde paysan est en ébullition. Ca brûle de toutes parts, et l’image de gens désespérés, prêts à tout, fait froid dans le dos. Visiblement, le modèle économique dans lequel évoluent principalement les éleveurs a provoqué des désordres irrémédiables jusqu’à mettre en péril leur activité. C’est donc guère étonnant de les voir interpeller avec force les personnalités politiques afin qu’ils mettent en oeuvre des mesures leur permettant de percevoir une rémunération juste.

Je vais me risquer à donner mon avis de citadin, salarié, auto-entrepreneur à ses heures, et observateur plutôt attentif du monde qui m’entoure. C’est d’une certaine manière que qu’attendent les manifestants. En s’agitant bruyamment, en bloquant les routes et rocades, en jouant ça et là du coup de poing, ils relatent leur difficulté et espèrent être compris et soutenus face à ce qui est considéré comme un dérèglement grave, voire une injustice.

Salon de l'agriculture 2016Je comprends leur colère. J’entrevois leur vision de l’avenir : dans le système actuel, impossible d’aller à contre-courant sans être irrémédiablement broyé. J’ai l’impression de revoir les toutes ces gueules noires désemparées, tous ces ouvriers sacrifiés des années 70 et suivantes, désormais inutiles qui sont allés gonfler les effectifs de l’ex ANPE sans aucun espoir de rebond. Les penseurs du monde capitaliste globalisé avaient justifié ce massacre en soulignant l’inaptitude de ce prolétariat à s’adapter au nouveau monde du travail.

Pour les agriculteurs, la crise qui les secoue n’est, à mon sens, en rien une surprise, et résulte plus d’une suite d’événements significatifs et annonciateurs d’une fin mouvementée et assez inéluctable. Ce n’est pas une surprise, cette population vote globalement bien à droite. Elle est attachée au dogme libéral avec l’économie de marché comme modèle. Son crédo pour prospérer, il faut exporter et inonder nos voisins. Et pour que ça marche, il faut compenser les baisses de prix nécessaires pour s’aligner sur les prix du moment par des subventions. En même temps, les agriculteurs ont réclamé le statut de «chef d’entreprise», se fichant comme d’une guigne des paysans incapables de s’aligner dans et surtout hors des frontières françaises. Les agriculteurs chefs d’entreprise sont ainsi devenus les principaux bénéficiaires de la politique agricole commune (PAC) mise en place par l’union européenne.

Fini donc cette désignation désuète et péjorative : être chef d’entreprise, cela réclame de disposer de revenus d’une toute autre hauteur que celles d’un paysan. Désormais, on parle «business-plan», rendement, investissement, mécanisation. Qu’importe de perdre ce lien essentiel avec le pays, la terre. Le besoin de développement est tellement fort qu’on feint d’oublier les tonnes de polluants et pesticides devenus indispensables qu’on impose aux sols et qui finissent dans les rivières et les assiettes. On détourne les yeux sur les méthodes ignobles d’élevage du vivant : seul le chiffre compte. Et dire qu’il y en a parmi eux qui déclarent aimer leurs animaux… c’est abjecte.

Mais subventions et marché ne font pas bon ménage. Dans cet exercice permanent d’équilibriste, le système de subventions rajoute une variable artificielle et malsaine dont les plus gros ont su tirer profil au détriment des petites exploitations. Quelques scandales sanitaires retentissants ont fini par modifier les habitudes de consommation d’une population livrée pieds et poings liés à une industrie tentaculaire qui tient désormais aussi le monde de la production. Ces paysans apprentis patrons ont fermé les yeux sur tout et se sont livrés sans réserve aux sirènes du capitalisme. Le réveil est forcément difficile.

Alors on braille, on détruit, on insulte un ministre de l’agriculture, un Président de la République. Ils n’ont aucune solution puisque c’est le marché, libre et non faussé, qui décide toujours. C’est bien ce que ces agriculteurs ont demandé et obtenu des différents gouvernements de droite auxquels ils ont donné majoritairement leurs voix. La FNSEA, les banques et les organismes agricoles sont complices en inscrivant les exploitations dans une fuite en avant sans avenir consistant à les endetter très au delà du raisonnable. C’est irresponsable quand on sait comment les soubresauts des marchés, le climat et le contexte politique influent sur ce secteur d’activité, par nature peu rentable puisque déjà subventionné.

Curieux mélange des choses. Personne ne bruisse quand Xavier Beulin, président de la FNSEA s’exprime sur le malaise paysan, lui qui se trouve être à la tête d’un monopole agricole monstrueux qui écrase le secteur dans un conflit d’intérêt majeur. Personne ne met en avant le rôle des banques et institutions agricoles qui font leur gras sur leurs ouailles. Encore une fois, le monde agricole ferme les yeux, et préfère accuser les normes (et heureusement qu’il y en a), les charges (qui ne sont qu’un salaire différé et une protection sociale), et évidemment les socialistes (qui sont ceux que les français ont majoritairement choisi).

Je comprends leur détresse, mais pas leur violence aveugle à l’encontre du gouvernement. Toute nouvelle aide de sa part serait immédiatement sanctionnée par Bruxelles. Les agriculteurs ne peuvent l’ignorer. C’est le capitalisme. Mais le capitalisme, c’est aussi cela : personne ne vient au secours d’une bête blessée.

Bien que citadin, je dois avouer côtoyer régulièrement non pas des agriculteurs, mais d’authentiques paysans. Impliqué dans des systèmes de circuit court, je peux assurer qu’il existe des paysans riches d’une activité harmonieuse et à taille humaine, fiers de leurs racines, de leur terre et leur production, conscients de leur impact sur l’écologie, et de la nécessite de transmettre aux générations futures un terreau de valeurs. Une chose est sûre : on ne rase pas gratis, tout à un prix, qui correspond au travail fourni. Le baisser artificiellement pour le compenser en subventions revient à tricher.

Et en trichant, on ne gagne qu’un temps.

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Au travail !

Cela devait finir par arriver. Après avoir vu le Parti Socialiste comme parti majoritaire s’éclater en une multitude de courants divers et variés, voilà qu’une partie non négligeable de ses forces vives bruisse. Le projet de Loi de Myriam El Khomri portant réforme du code du travail semble bien être la couleuvre de trop qui finit par briser la fragile allégeance à l’exécutif. En effet, militants, adhérents, secrétaires de section et parlementaires grognent de manière suffisamment significative pour que le recours au 49.3 sur le sujet ressorte de l’ombre, alors même que le texte n’est qu’au stade d’avant-projet.

el-khomri-gattazPour preuve : dans mon entourage «à forte sensibilité de gauche», même les plus ardents défenseurs de la ligne estampillée Valls-Macron semblent embarrassés par la teneur d’un texte dont la raison d’être, outre de régir les contrats de travail, est normalement de protéger la partie la plus faible des outrances propres à la nature humaine. Ce n’est pas le cas. Surtout que ce n’est pas le premier texte dans ce sens. Malgré de belles réalisations, le mandat de François Hollande n’est qu’une suite de reculades et de renoncements incompréhensibles. Que de rendez-vous manqués avec l’Histoire, jusqu’à faire l’inverse des principes et valeurs affirmées lors du fameux discours du Bourget. La lutte des classes, c’est le MEDEF qui l’a gagné, avec la contribution active d’un exécutif de gauche.

J’ai été de ses avocats. C’était jusque là vraiment facile de justifier les actions des gouvernements Hollande tant celles menées par le président précédent avaient été dures et brutales pour les petites gens et les précaires. On avait beau se dire que sous une nouvelle présidence de Sarkozy, débarrassé du besoin de popularité pour être réélu, les choses auraient été encore pires. C’est indéniable tant sa nature complexée est mue par un esprit de vengeance et de rancoeur maladives : ces salauds de pauvres doivent payer. Mais la réalité est aussi que cette gauche m’a fait me pincer le nez de plus en plus souvent, de plus en plus fort, évitant d’en parler ici tant les arguments me manquaient.

On va évidemment ressortir tous les poncifs à la mode, sur l’impossibilité des réformer, sur l’immobilisme maladif du français moyen, peu au fait des impératifs économiques dans un espace mondialisé. « Ne rien changer, c’est nous condamner » s’exclame Manuel Valls. Il n’a pas tort. Mais le problème n’est pas le fait de changer, c’est le contenu du changement qui pose problème. Cela me rappelle la campagne de désinformation qui a accompagné le référendum français de 2005 portant approbation du traité établissant une constitution pour l’Europe. Le «non» qui émergeait a été présenté comme un «non» à l’Europe, en l’imageant sur les conséquences surréalistes d’un tel refus. Or les électeurs ont répondu à la question posée en regard du texte : ils étaient européens convaincus, mais ils ont logiquement repoussé un texte technocratique où le citoyen et la démocratie étaient absents. Oui au changement, mais pas n’importe comment.

On est au même point. Le code du travail a certainement besoin d’être revu, mais pas sous la dictée exclusive de Pierre Gattaz qui obtient pour ses congénères au-delà de ses fantasmes les plus fous sans même avoir à le demander. Joli message envoyé aux chômeurs qui sont désormais à la merci des conséquences de la renégociation en cours des modalités d’assurance chômage. Vous comprenez, les déficits sont abyssaux, les assistés doivent aussi payer. Sauf qu’ils vont payer seuls.

Seulement, si tous ces gens importants contribuaient selon leurs moyens comme le font le commun des mortels, si la fraude fiscale, estimée entre 60 et 80 milliards d’euros par an en fourchette basse, était réduite juste des deux tiers, il n’y aurait plus de déficit,on ne parlerait plus du trou de la sécurité sociale, des caisse de retraite et du chômage… Qu’est ce qu’on attend pour réformer le système fiscal comme promis ?

Je suis stupide, on a déjà renoncé.

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