Le Donald Trump à la française

On peut retourner le problème dans tous les sens et dire qu’on a échappé au pire, mais rien n’est plus faux. Pour l’électeur moyen, le paysage politique a été modifié en profondeur en moins de temps qu’il n’en faut pour glisser une enveloppe dans une urne. Les plus opportunistes ont clamé que c’était prévisible, les autres se sont réveillés un lendemain de 1er tour des Régionales avec la tête dans le seau. Il ne reste quasiment qu’une seule question en suspens avant le second tour : comment empêcher le front national de briguer une ou plusieurs régions ?

Dans ce contexte, je fais figure de privilégié. Je ne vote ni dans le nord, ni dans le sud et n’ai donc pas à débattre avec moi-même sur l’opportunité de mettre un bulletin à l’odeur d’excréments l’un comme l’autre dans l’urne. Déjà en 2002, pour empêcher le borgne d’accéder à la Présidence, attraper celui de Chirac sans même parler de l’autre, me fut totalement impossible. Je vote en Rhône-Alpes-Auvergne. Ici, l’officiel du FN n’a aucune chance. La partie se jouera entre Laurent Wauquiez, l’officieux de l’extrême droite et Jean-Jack Queyranne, président PS sortant de l’ex région Rhône-Alpes.

Laurent Wauquiez, gendre idéal, et clown de serviceWauquiez a tout du beau gosse bien né. Fils à papa pas trop dans le besoin, un peu fanfaron sur les bords, perpétuellement 1er partout, surtout sur la photo et sur les bancs de l’église, il a l’air plutôt gentil avec son petit cheveu sur la langue. Mais ce n’est qu’une façade. Incapable de respecter la moindre discipline collective, ses nombreux dérapages en font un personnage qui fait peur même dans son entourage.

Le blondinet n’est pas complètement fou. Avec son bac+17, il a vite compris le monde et les règles du jeu. Voilà que démarre une carrière de haut vol, aux frais du contribuable et de généreux donateurs. Et cela commence fort : prôner à tue-tête la valeur travail alors que celui-ci est non seulement rare, mais ne paie pas, est un rien malsain ! C’est pour cela que Wauquiez fait de la politique : c’est bien plus gratifiant, bien plus rémunérateur.

Dans une lente dérive droitière initiée par son nouveau maître Nicolas Sarkozy, Wauquiez se lâche. Son crédo ? Les protections sociales, l’assistanat, et… les étrangers. De son fauteuil de notable institutionnel, il juge les chômeurs, les précaires, toute cette plèbe grouillante qualifiée sans ambages de «cancer de la société», jusqu’aux malades de ne pas agir en «responsables» en bénéficiant d’arrêts de maladie. Cela donne des déclarations comme : «Aujourd’hui, un couple qui est au RSA, en cumulant les différents systèmes de minima sociaux (sic), peut gagner plus qu’un couple dans lequel il y a une personne qui travaille au Smic». Mais bien sûr… Mais qui de censé peut croire une telle contre-vérité ?

Cela donne aussi quelques propositions ignobles visant à faire travailler gratuitement les chômeurs et quelques saillies écoeurantes sur les étrangers profiteurs «de nos différents outils de solidarité». Tout un discours qui, à l’image de la stratégie de Nicolas Sarkozy en 2007, se révèle être un pâle copié-collé du parti de l’extrême droite.

En 2014, alors ministre des Affaires européennes, Wauquiez est même allé jusqu’à vanter l’inverse des concepts traditionnels de la droite républicaine : protectionnisme, sortie de Schengen, retour d’une Europe à 6, etc. On est loin du modèle libéral qui guide l’UMP d’alors, mais tout près des thématiques préférées du front national. Jacques Barrot, qui a suivi ses premiers pas en politique, a même fini par dénoncer le «populisme» de son poulain.

Il y a cependant une forme de cohérence dans l’action de Laurent Wauquiez : c’est la surenchère perpétuelle. Il faut toujours aller plus loin, frapper plus fort. Peut-être est-ce une manière de faire allégeance à son maître, à la manière de Pitivier dans la 7ème compagnie. «Pour nager comme vous chef, c’est comme ça les mains ? »

Et plus c’est gros, plus ça passe… La dernière en date est son souhait de voir enfermé préventivement l’ensemble des personnes fichées «S» dans un «Guantanamo» à la française. Sur quelles bases ? Wauquiez n’en a cure. Tous en zonzon. Sur les 22.000 fiches actuelles, il y a pour une large part la mouvance islamique, mais il y a aussi des zadistes, des militants politiques et activistes pas forcément extrémistes, des syndicalistes, des altermondialistes, des supporters de foot… Mais dans sa grande mansuétude, Laurent-le-Sage nous rassure aussitôt : ils ne seront pas torturés. C’est toujours cela de gagné.

Pour un personnage qui vit aux crochets de la société, fustiger d’assistanat serait presque drôle. Ce qui l’est moins, c’est le rôle qu’il peut jouer dans la région s’il en prenait la présidence. La présence sur la liste d’intégristes catholiques en position éligible en dit long sur les hautes valeurs morales de Laurent Wauquiez. Il confirme, s’il en était besoin, son attachement viscéral pour les mouvements proches de l’extrême-droite qui ignorent les valeurs humanistes et laïques fondant l’identité de la république. Cette capacité à l’agitation perpétuelle, à sur-réagir en permanence à l’actualité, à agiter les peurs et à désigner ouvertement les responsables de la crise actuelle parmi les plus défavorisés de la société en font un personnage réellement dangereux, à la lubie mystique, à l’outrance «Trumpesque», à l’image du clan du FN. Une gangrène qui pourrit en profondeur la vie publique.

De grâce, ne remettez pas sur le devant de la scène la clique qu’on a chassé il y a maintenant 3 ans. Pas mal de régions restent gagnables. Je supplie la gauche boudeuse de ne pas laisser autrui décider à sa place et d’aller voter, de faire barrage à Pecresse, Sauvadet, Morin, etc. On aura déjà Bertrand et Estrosi. Ca suffit, le quota est atteint. En Rhône-Alpes-Auvergne, en votant Jean-Jack Queyranne, on votera doublement contre les idées tordues et nauséabondes de Wauquiez et des fachos du FN, et on s’évitera quelques années de galère : on a tous vu la capacité des républicains à respecter les règles (Bygmalion), et la manière dont la France et l’UMP ont été gérée en période sarkozyste… Aux urnes citoyens !

Une dernière pour la route : Wauquiez a annoncé vouloir fermer les «formations fantaisistes» comme celles des métiers du cirque et des marionnettistes. Dans le pays de Guignol – une institution – c’est à peu près tout sauf intelligent, à l’image du reste. Mais le Mickey n’en a pas besoin : comme clown, il est déjà diplômé.

Et ça, il le fait plutôt très bien. mais ce ne sont pas des qualités requises pour être président de région.

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Et maintenant, c’est mieux ?

Le premier tour de scrutin pour les régionales a livré son verdict. Si la raclée tant attendue en terme de pourcentage global est moins sévère qu’annoncée, les conséquences sont cependant des plus graves : au train ou vont les choses, la gauche va être durablement absente de pas mal d’hémicycles régionaux. Pire encore : non content de ne pouvoir voter pour ses couleurs, pour éviter la peste brune, il va falloir glisser dans l’urne le bulletin de ceux qui ont opprimé durablement les français d’une manière des plus cyniques.

Maréchal nous voilà...On a tous une part de responsabilité dans cette nouvelle affaire. C’est bien une déception de plus, une de celle qui laisse des traces et grave profondément le cuir, dont le «mérite» revient d’abord aux responsables politiques. En se parant des atours d’une vertu qui n’existe guère en la matière, le peuple de gauche a cru – certes naïvement, mais comment pouvait-il en être autrement vu la bande de mafieux au pouvoir avant 2012 – qu’il était possible d’être plus proche des gens et de leurs préoccupations du quotidien. Tout n’est pas à jeter dans ce qu’ont réalisé les gouvernements Hollande successifs. Mais les gens, à raison, n’ont retenu que les reculades et les renoncements successifs. Ils ont oublié le détricotage de lois scélérates et l’héritage du gouffre économique et sociétal laissé par les sarkolâtres. Ils n’ont retenu que le chômage galopant et les lois Macron qui promouvaient des mesures que même la droite n’avait jamais osé mettre en œuvre. Ce n’est pas ce que le peuple de gauche attendait. Ce n’était pas faute de le lui rappeler : toutes les échéances électorales depuis 2012 ont sonné comme un cinglant rappel à l’ordre. Et puis rien…

Cela état dit, les politiques ne sont pas seuls. Electeurs et abstentionnistes participent largement à cette danse désormais macabre pour les 2 grands partis institutionnels. Dimanche, ce sont 6 millions de bulletins bruns relevés dans les urnes qui croient plus que jamais que le FN va les considérer autrement que comme des jambons. A les entendre, il n’y aura désormais plus de cambriolages, plus de gros-mots proférés, plus de chômage, plus d’attentats, plus d’immigrés aussi. Demain, tous les problèmes, comme par miracle, vont s’envoler. J’aimerai juste savoir avec quel programme. Coté économique, c’est le néant cosmique. Côté sociétal par contre, il risque bien d’y avoir du changement, et même pour des bien français. A opposer les gens en permanence en fonction de leur couleur, de leur religion, de leur activité associative, le climat ne risque pas de s’apaiser… 6 millions y croient. Ils risquent d’attendre…

Reste les abstentionnistes, tous ces déçus, essentiellement de gauche, qui ont boudé les urnes. Ils clament haut et fort que le PS est devenu une composante de la droite en reprenant à son compte l’idéologie néo-libérale, en renonçant à la justice sociale la plus élémentaire et les grands principes égalitaires. Ce n’est pas faux, il faut bien le reconnaître. J’ai moi-aussi mangé mon chapeau plus d’une fois. Mais renoncer à s’exprimer est un caprice qui coûte très cher. Au moins le gouvernement d’Hollande évitait certains excès. Cette gauche boudeuse a-t-elle si vite oublié les funestes années Sarkozy et les attaques permanentes contre les petites gens au profit des Bolloré et Tapie ? Vraiment ? C’était mieux alors ?

Maintenant, on y est. Et on fait quoi ? La gauche, parti socialiste et tout le reste avec, est désintégrée, et on a devant nous la peste et le choléra. Se rend-on bien compte de la situation ? Pour qui veut remplir son devoir de citoyen, il faut choisir entre Maréchal-Nous-Voilà et Christian Estrosi, dont on peine à savoir qui est le modèle de qui. Il faut désigner Xavier Bertrand ou la maquerelle mère dont les programmes sont un pâle copier-coller l’un de l’autre. On combattait les fachos et la droite dure, et il faut désormais choisir l’un pour éviter l’autre ? On continue les gars ? Voilà le résultat de cette abstention stupide. Je vais finir par être désagréable et sortir la boite à calottes tant la bêtise a dominé ce dimanche. Ce n était peut-être pas terrible jusque là, mais maintenant, vous sentez vous bien ?

Je suis entré en guerre. Et je me sens un peu seul.

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Il faut aller voter

Me voila revenu au point de départ, un certain 7 janvier. Comme alors, égaré par la peine, j’ai été jusque-là incapable d’écrire et de bouger, à me demander comment en est-on arrivé là, et comment sera demain. Mon copain, coéquipier de foot et lointain collègue Olivier Vernadal n’y pense plus. Il est désormais assis à coté de Charb, Wolinsky, Tignous, Cabu et tous les autres de Charlie, tous fauchés par les mêmes balles imbéciles, à siroter sur son nuage quelques breuvages célestes comme on le faisait lors de mémorables 3èmes mi-temps. Salut mon pote. Je suis sûr que là où tu es, tu ne croiseras pas de tarés dégénérés.

Mais il faut continuer d’avancer. C’est un crédo très libéral : on ne peut qu’avancer. Envers et contre tout. Reste simplement de savoir dans quelle direction. Et ici bas avec l’état d’urgence, ce n’est pas simple. Nos libertés fondamentales, elles, reculent nettement. La situation l’exige certainement, mais la mesure semble déjà promise à durer au delà des 3 mois actuels. De là à devenir la nouvelle norme, il y a un petit pas que certains, notamment à droite et juste après, franchissent allègrement.

Toujours avancer. Si je me réfère à la COP21 en cours de négociation, je ne vois pas de début du commencement de l’ébauche d’une solution pour limiter l’emprise des activités humaines sur le climat. Les beaux discours d’intention sont bien loin, l’individualisme primaire et l’esprit d’entreprise si cher à l’idéologie libérale a naturellement refait surface : c’est aux autres à faire l’effort. Comme toujours, c’est une affaire de gros sous. L’enfumage ne recouvre pas seulement les villes chinoises. Nos enfants et leur descendance apprécieront.

Votez, ou taisez-vous !Mais aujourd’hui, il est temps de s’exprimer. C’est un peu paradoxal pour moi d’en parler car j’étais il y a peu à deux doigts de déchirer ma carte d’électeur. C’est vrai qu’il a fallu avaler de nombreuses couleuvres depuis mai 2012 et certaines bien dodues. Mais à y regarder de plus près, on a plutôt échappé au pire. On a déjà vu à l’oeuvre la droite dure sarkozyste : verbe haut, et main basse dans la caisse. D’ailleurs, elle n’a toujours pas compris les raisons de son éviction en 2012 et réclame vengeance à chacune de ses sorties politiques. Elle n’a pas de programme, juste une irrépressible envie de laver cet affront, comme si Hollande avait commis un crime de lèse-majesté. C’est un peu glauque de parer tout cela dans l’«intérêt général».

Et pour ce qui concerne le Front National, je n’ai aucune envie de le voir à l’oeuvre. Je n’y étais pas mais les livres m’ont appris qu’en juillet 1932, las des crises à répétitions, les allemands ont donné les clefs du pays au NSDAP (le parti nazi) qui ne les a plus lâché jusqu’à la fin que l’on connaît tous. Personne n’arrivait à résoudre les problèmes du moment, alors les allemands ont essayé autre chose. Peut-être n’avaient-ils pas de références historiques analogues d’un parti raciste, xénophobe et manipulateur. Aujourd’hui nous les avons et nous pouvons nous en préserver.

Hélas, surfant sur la vague, la droite «classique» dérive dangereusement vers l’extrême. En région Rhône-Alpes-Auvergne, c’est Wauquiez qui monte en première ligne. Grand pourfendeur de l’assistanat, lui qui n’a jamais travaillé une seule heure de sa vie, réduit aux subsides généreux de l’Etat comme parlementaire professionnel, je ne sais que trop ce que deviendrait la région sous sa présidence. Ce qu’il est (agité et sanguin comme son mentor), ce qu’il promet (guère différent du FN), ce qu’il sait du chômage (et comment il va le résoudre) fait peur. Vous peinez à distinguer la différence entre gauche et droite ? Vous n’aurez guère de temps à attendre pour vous en rendre compte. Mais ce sera trop tard.

La région avec Jean-Jack Queyranne a été bien gérée. Vouloir en changer la couleur juste parce son président actuel est socialiste est incongru alors qu’avec son équipe il a fait le job. Il n’est en rien responsable de la crise et des difficultés du pays, et le sanctionner ne servirait à rien. Ailleurs en France, la situation n’est pas différente. Bien avant 2012, le pays devait faire face à d’immenses difficultés, avec des choix de société à faire dans un espace ambivalent de liberté et sécurité où chacun doit se sentir protégé. Si les mesures à solution immédiate existaient, comme l’affirment actuellement le FN et les Républicains, ça se saurait. Aujourd’hui, le FN n’a aucune solution sociétale valable. A côté, les Républicains sont trop revanchards pour avoir un projet cohérent.

Je ne voulais pas le faire, mais j’irais voter dimanche, à la première heure pour le Parti Socialiste. A quoi bon me diront les plus sceptiques ? Pour éviter l’agitation d’avant 2012 qui a ébranlé notre modèle social plus qu’on le croit, qui a compromis le vivre-ensemble et certaines notions liées à la solidarité, qui nous a individuellement fait tant de mal. Je comprends l’amertume du peuple de gauche. Mais s’abstenir n’est pas la solution. C’est rester passif, c’est laisser le voisin décider, et il peut être brun. C’est surtout se priver ensuite de parole. Face à la menace, on en a bigrement besoin.

Quand on s’abstient de voter, on s’abstient aussi de critiquer ensuite.

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Requiem pour un Caïman

Les Editions du CaïmanIl n’est point question de pleurer des larmes de… cette espèce de crocodile pouvant atteindre les 7 mètres. Pour celui-là, en grande difficulté, c’est même le moment de se battre : Le Caïman, c’est une maison d’édition créée en 2010, gérée avec passion et qui se trouve en difficulté, victime collatérale de la mouise d’autres. J’y connais un peu un des auteurs, par ailleurs aussi collègue dans une autre vie. Alors, ça me touche. Voici son appel.

Ça aurait pu faire un très bon titre de polar.

Oui, mais voilà, cette histoire ne nous amuse pas vraiment…

Il y a quelques jours, nous avions commencé à alerter nos amis libraires : les difficultés de notre diffuseur De Borée (en clair : un redressement judiciaire), risquaient de compromettre les livraisons. Nous vous invitions alors à passer vos commandes directement aux Éditions du Caïman.

Puis les choses sont allées très vite, et pas dans le bon sens. Aujourd’hui, la défaillance du diffuseur met sérieusement en péril ses partenaires, en particulier notre maison d’édition : nos créances chez De Borée (le produit de la vente de nos livres, de juin à septembre) ne pourront pas être honorées et, par effet de cascade, nous risquons de ne pas pouvoir payer à l’imprimeur les derniers titres de notre collection. Et donc, de devoir écrire le mot FIN sur notre histoire…

Nous ne nous résolvons pas à une telle issue.

Nous, auteurs du Caïman solidaires de notre éditeur, ne pouvons accepter que cette petite maison d’édition pleine de promesses soit brutalement rayée du paysage. Nous ne pouvons accepter que soient anéanties cinq années de travail, de rigueur et d’efforts qui commençaient à porter leurs fruits : un catalogue en plein développement, une notoriété croissante, des lecteurs qui nous suivent de plus en plus nombreux, une reconnaissance dans le milieu du polar.

Et puis aussi, pour nous auteurs, un éditeur engagé qui sait donner leur chance à de nouveaux textes. Plus qu’une maison d’édition : une «maison d’auteurs», une éthique.

Et maintenant ? Le collectif (informel et amical) des auteurs du Caïman a proposé à Jean-Louis Nogaro, qui l’a accepté, le lancement d’une souscription pour sauver le Caïman. Nous en appelons donc à votre solidarité : quelques euros, ce n’est pas grand-chose à l’échelle individuelle mais, si l’on est nombreux – et l’on sait pouvoir compter sur de nombreux amis –

ils peuvent vite devenir huit mille : la somme qui nous manque pour ne pas couler…

Amis du Caïman, merci de votre engagement et merci de vos soutiens !

Les auteurs du Caïman et Jean-Louis Nogaro

Pour aider le Caïman à surmonter l’épreuve, une souscription est ouverte ici : https://www.leetchi.com/c/solidarite-pour-editions-du-caiman

Mais vous pouvez aussi apporter votre soutien et votre aide en commandant directement les titres du Caïman sur le site des Éditions, ici : http://www.editionsducaiman.fr/pages/pour-commander/

Amateurs de polars, les fêtes de Noël approchent. Offrez, offrez-vous, faites vous offrir un ou plusieurs livres ! Un Caïman au pied de l’arbre de Noël, c’est autre chose que Fnac et Amazon, ça en jette.

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Sans commentaires

Je pose ça là, tel que je viens de le lire.

« Oui, monsieur le ministre ; la violence, c’est chose grossière, palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est noté. Un acte de brutalité, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder, en effet, par la brutalité visible et saisissable des actes.
Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclats de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continuent la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. […]
Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité.
»

Jean Jaurès (Chambre des députés, séance du 19 juin 1906)

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Comprendre

Le bus, le métro constituent mon quotidien invariable : c’est mon mode de déplacement incontournable, au milieu d’une forêt de regards hagards qui évitent à tout prix de se croiser. Mais on perçoit aussi çà et là des conversations plus ou moins feutrés qui se révèlent être souvent fort intéressantes. Au-delà des petites histoires personnelles, certaines discutions témoignent de la manière dont l’actualité est perçue par la frange de la population qui constitue une bonne partie – du moins suffisamment significative – de la société : étudiants, précaires, prolétaires… Pour en prendre le pouls du moment, prenez le métro, et laissez traîner les oreilles.

Et ce que j’y ai entendu à propos de «l’incident» lors du comité central d’entreprise de Air France m’a suffisamment marqué pour l’évoquer ici. A chaque fois que ce sujet était cité, les personnes ne semblaient nullement choquées par les faits, comme la presse et Manuel Valls l’ont martelé. Au contraire. Il semblait que dans de nombreux cas, la chose aurait très bien pu se passer chez eux de manière identique. Et que, si tel n’était pas le cas encore, cela n’allait tarder tant certains dirigeants, assurément, le méritaient.

Tout de même, ce genre de propos font réfléchir. Pour ma part, l’utilisation de la violence n’est guère acceptable, quelle qu’en soit la forme. Cela dit, nul besoin regarder bien loin en arrière pour constater que les mouvements et défilés pacifiques, aussi imposants soient-ils, sont purement et simplement ignorés. Mais en cassant, comme les bonnets rouges, un exemple parmi d’autres, on médiatise, et on obtient… sauf si on est écologiste, sauf si l’on vient d’une cité célèbre pour abriter une population grouillante et basanée.

Puis reste la notion de degré. La violence physique est immédiatement condamnée, celle des attitudes et des faits jamais. Le mépris et la froideurs des décideurs annonçant l’anéantissement social de milliers de gens sans aucun état d’âme sont souvent d’une violence inouïe, mais personne alors ne s’en offusque. Il n’y a plus ni ministre, ni presse pour dénoncer des méthodes ahurissantes. La condamnation subie est sans appel, et vous fait passer ensuite dans la catégorie des fainéants profiteurs, assistés professionnels, comme tous ces sans-emplois qui ne font rien pour retrouver de l’activité. Une double peine, qui vous fait perdre bien plus qu’une chemise.

Quand une entreprise décide d’un plan d’économies, ce n’est jamais les décideurs qui font les frais de l’opération, ce sont les subalternes qui trinquent. Ceux qui déclarent les guerres n’y envoient pas leurs enfants, mais ceux des autres…

Et malgré tout, on parle du dialogue social, qui n’a de dialogue que le nom. En écoutant le monde autour de nous, on remarque juste que cela craque de partout, que les endroits ou l’on se parle encore dans les entreprises font figure d’exception digne du Guiness’book. Car on se rend compte que le management actuel ressemble de plus en plus au management par la peur. La mésaventure Volkswagen en cours, pourtant sans lien apparent avec Air France, laisse petit à petit entrevoir toute la lourdeur et l’intransigeance d’un management moderne et inhumain, poussant peut-être des ingénieurs apeurés à concevoir de curieux dispositifs pour réaliser des objectifs inatteignables… Possible ou pas, le cas est cependant révélateur d’un malaise généralisé qui ne peut qu’éclater de la sorte. Surtout qu’au final, ce sont les ouvriers qui feront les frais de l’affaire et se retrouveront à poil.

Dans mon entourage plus ou moins proche, ce n’est guère différent. Il est un endroit ou toutes les attitudes sont injustes, incompréhensibles, voire contre-productives, quand elles ne sont pas carrément brutales et volontairement humiliantes pour les personnels. Il y a un espèce de sadisme malsain qui renvoie systématiquement la même réponse à toute requête, personnelle ou collective : c’est non, entretenant une colère sourde dans un cocktail de plus en plus détonnant. C’est très mal de le dire, mais il y en a quelques-uns que j’apprécierais bien de voir décamper en caleçon.

Je le dis cependant fermement : je n’approuve pas. Comment je pourrais-je ? Mais je comprends. Le désespoir peut pousser à de telles extrémités irrationnelles. Il faut condamner la violence, mais sans être aveugle, sans oublier la tyrannie du chiffre, le despotisme des élites qui savent mieux que quiconque ce qui est bon pour les masses. Une société dans laquelle la violence est tolérée devient invivable. Et de toute évidence, on y est.

Voyez cette vidéo captée lors du fameux comité central d’entreprise de Air France. Continue t-on ainsi ?

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Marche ou crève

Aylan Kurdi, petit homme de 3 ans, mort par la bétise de ses congénèresUn enfant, parmi tant d’autres est mort sur une plage. L’image a fait le tour du monde. Elle est glaçante. C’est un «migrant», un de plus, qualificatif ubuesque qu’on complète souvent par «illégal». Celui-là est mort. Il avait 3 ans. Il s’appelait Aylan Kurdi. Ce n’est pas illégal, c’est juste inhumain et insupportable.

Manipulation ? Peut-être. Mais en l’état, l’immigration n’en est plus au stade d’être un problème. C’est un tsunami humain qui est en train de se produire. Rien ne l’empêchera, et surtout pas les propos d’une frange bien décomplexée de la droite européenne et nationaliste qui souhaiterait ni plus ni moins pouvoir rejeter toute cette plèbe à l’eau.

Nous sommes tous égaux, tous de la même poussière d’étoiles, tombée quelque part au hasard sur cette planète. Car c’est le plus pur hasard qui fait qu’on commence sa vie en France ou en Syrie, et absolument rien ne permet au premier d’interdire au second de venir s’y faire une place.

Une fois l’émotion passée, rien ne bougera. Comme d’habitude. Le monde occidental, bien trop attaché à son mode de vie égocentrique, continuera d’abuser de la planète et d’ériger des murs contre cette banalité appelée sobrement «immigration illégale». Comme depuis l’origine, le monde dit civilisé poursuivra l’exploitation honteuse du continent africain et des petites nations par son libéralisme sauvage et destructeur et y délocalisera tous les conflits armés qui opposent les grandes puissances du moment, qu’elles soient étatiques, économiques ou religieuses.

Ce n’est guère étonnant que les populations locales fuient. Elles y sont contraintes. Elles n’y ont que le néant comme avenir, avec aucun moyen d’y changer quoi que ce soit. Notre belle civilisation va y semer durablement le trouble et s’offusque ensuite de devoir accueillir des «migrants». Quelle mesquinerie. La guerre et la famine ne sont que des marchés, de surcroît les plus lucratifs qui soient. Celà ne peut plus durer.

Une fois de plus, on descendra, je descendrai dans la rue pour crier «plus jamais cela» bien qu’on sache sans aucune hésitation que le phénomène n’est pas prêt de s’arrêter. Car aucun pouvoir politique n’agira. Tous commentent : «il est temps d’agir…». Mais chacun attend que le voisin fasse le premier pas, geste qui ne viendra jamais. La compétition économique est implacable : marche ou crève.

Le monde, notre monde, entame une longue et douloureuse agonie.

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La panique

On est loin des beaux discours, ceux de l’Europe des peuples, ceux qui la présentait comme moteur de développement, facteur de solidarité. L’Europe de Monnet et Schuman, instrument de paix et de stabilité, est venue brutalement se placer au centre d’un crise d’ampleur nouvelle. A vrai dire, bien malin est celui qui est en capacité de mesurer toutes les conséquences de la sortie, ou non, de la Grèce de l’Europe et de l’Euro.

Troupeau attendant sagement l'ouvertude de l'abattoirPour l’heure, c’est la panique à tous les étages. Bourse et banques hellènes sont fermées pendant que les autres plongent. Chacun spécule, comme on le fait depuis longtemps, et de préférence avec l’argent d’autrui. On se tient chacun par la barbichette en grimaçant pour ne pas rire, sauf que rien n’est drôle : il n’y a rien d’autre à sauver que les banques, principales détentrices d’un fardeau qui dépasse l’entendement. Les grecs ? Tout le monde s’en moque bien.

On peut être tenté de trouver un coupable, et si possible aussi responsable. C’est inutile, c’est personne, ou plutôt selon les plus libéraux des créanciers, c’est les grecs eux mêmes. Sauf que c’est bien l’Europe entière qui a accepté les comptes plus maquillés qu’une voiture volée au moment de l’intégration de la Grèce dans l’Union. Aucun des dirigeants de l’institution n’a sourcillé devant la manipulation aussi honteuse que grossière. Ils ont bien fait entrer le loup dans la bergerie en toute connaissance de cause. Cela arrangeait bien les banques de proposer des taux substantiellement élevés, sans parler de certaines ventes d’armement ou les allemands n’ont pas trop laissé le choix à leur partenaire grec qu’ils savaient passablement endettés. Les voir se plaindre ensuite est un rien cocasse.

En, fait, le vent de panique s’est vraiment levé depuis qu’Alexis Tsipras a annoncé remettre la décision de la Grèce à son peuple. C’est vrai : laisser le peuple s’exprimer, c’est jamais bon. Il y a trop d’incertitude, c’est trop dangereux : vu d’en haut, la populace ne comprend rien de la substantifique moelle du bien-être libéral qui emplit pourtant ce monde avec évidence. Une représentation nationale est bien plus digne de foi, bien plus docile aussi, et assez peu concernée quand il s’agit de prendre des mesures qui visent à réduire le train de vie des concitoyens.

La France a connu un épisode identique, rejetant lors du referendum du 29 mai 2005 la ratification du traité établissant une constitution pour l’Europe à 54 % avant que les parlementaires ne corrigent le tir à plus de 90 %… L’ensemble du monde politique avait communiqué en faisant croire de les citoyens ne voulaient pas d’Europe alors qu’ils souhaitaient simplement une Europe plus juste, plus sociale, plus transparente, plus démocratique. On comprend mieux la peur qui ronge les technocrates de Bruxelles : en cas de refus de se plier au diktat des banques, il n’y aura pas de seconde chance. La Grèce sera alors éjectée de l’Euro, avec des conséquences dont on ignore tout puisque parmi la pléthore de traités qui régissent l’institution européenne, aucun ne prévoit un tel mécanisme… Et dans ce grand cyclone financier, la question subsidiaire ne manquera pas de tomber : qui sera le canard boiteux suivant qui sera passé par dessus bord ?

Pour en revenir au principe démocratique dont chaque état civilisé se prévaut, le choix de laisser le premier concerné par les mesures qui seront prises de s’exprimer directement est louable. Ce devrait être la règle. Dans nos sociétés, la démocratie se limite juste au dépôt d’un bulletin de vote de temps en temps dans une urne, et c’est fini. C’est maigre. C’est mieux que rien, mais c’est notoirement insuffisant. Le fait que la panique gagne les politiques et les financiers de manière aussi aiguë dès lors que la parole est redonnée aux citoyens est symptomatique du malaise et de la fracture qui existe entre le peuple et sa classe dirigeante. Et ce n’est rien de le dire.

Décision dimanche. On a une petite semaine pour constater comment les élites jugent ceux qui les portent au pouvoir. Vous ne serez pas déçu.

 

Tout autre chose, tout en restant dans une certaine continuité, voici ma contribution à la Radio des Blogueurs de l’ami Lolobobo qui en est à sa 6ème saison. Cette année, je ne serai pas le dernier.

Etonnant, non ?

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Sarkozy, Blatter, même combat

Quand on croise une célébrité, surtout quand elle est issue du monde politique ou des affaires, dans les couloirs d’un palais de justice, le sourire de façade dissimule souvent mal la tension, ce qui ne l’empêche nullement d’asséner avec conviction l’invariable «je suis serein, le dossier est vide, et j’ai confiance en la justice»… Parce qu’on ne s’aventure en ces lieux que forcé. A l’évidence, cet endroit est assez mal adapté pour y passer un moment de détente, pour y déambuler en sifflotant l’esprit léger. Si leur présence est requise, c’est bien souvent suite à des faits suffisamment tangibles susceptibles de porter atteinte aux règles régissant le vivre ensemble, et qui fondent notre belle, grande et harmonieuse société. Ensuite la justice passe. Elle juge et se prononce. Ou pas.

Il faut cependant reconnaître que dans cet ensemble idyllique, il reste des individus qui traversent l’espace de manière atypique en nourrissant la gazette judiciaire de grandes histoires, de procès retentissants, et de décisions souvent déconcertantes. Lequel des deux est le plus filou, lequel des 2 sera condanné en premier ?Concernant le monde politique et des affaires, c’est le moins que je puisse dire. C’est un peu ainsi que je perçois le verdict que vont prononcer les juges bordelais dans l’affaire Bettencourt. Vraisemblablement, une partie de la nébuleuse entourant la richissime héritière sera condamnée pour avoir profité de son incapacité en raison d’une maladie invalidante… Dépouiller une infirme ! Quels personnages ! J’aime cette grandeur d’âme, cet état-d’esprit. Dire ce certains ensuite se présentent ensuite devant les caméras de télévision clamer leur sens du sacrifice pour le pays et leur foi dans l’intérêt général !

En fait, ce n’est pas tant le verdict que la population mise en cause qui me pose problème. Les quelques margoulins pris par la patrouille sont incontestablement d’abjects personnages, des escrocs professionnels. Mais le principal bénéficiaire, celui par lequel tout s’est fait jour ne figure même pas au rang des prévenus. S’il n’y est pas, c’est que la justice l’a blanchit, pour vice de forme, en non sur le fond, qui n’a donc jamais pu être vraiment examiné. C’est fini, enterré. Bien joué Bismuth.

Il y avait déjà le «responsable mais pas coupable», on est désormais passé à autre chose, au «je suis en plein dedans et en plein jour, mais vous fatiguez pas, je suis intouchable» avec un posture habile de victime faisant face à un acharnement maladif. Un peu comme Sepp Blatter, autre président omnipotent, grand mamamouchi d’une association à but non lucratif, qui trempe dans toutes les magouilles et à l’échelle planétaire, qui achète qui et ce qu’il veut au su et au vu du monde entier, à faire pâlir les pires mafias et voit tous ses copains de jeu se prendre un carton rouge, mais pas lui, pas sa famille… Joli dribble Blatter.

Le temps et l’état de droit sont des alliés précieux. Les Bismuth, Copé, Balkany, Tibéri et consorts ne le savent que trop. Pas une semaine ne passe sans une sordide affaire bien puante contraire à toute morale pour des individus en quête de responsabilités publiques. Sans parler de Pasqua, naguère omniprésent, grand-maître incontesté en matière de corruption et de trafic d’influence, qui a miraculeusement traversé toutes les tempêtes judiciaires sans jamais se mouiller. Et pourtant, sa vie de truand en costard était aussi visible qu’un nez au milieu de la figure.

Côté justice, du point de vue du citoyen lambda, rien ne se passe, rien qui remette un peu ces indélicats à leur place. Entre la rigueur de la procédure, le manque de moyens récurent de l’institution, et évidemment les accusations qu’elle subit sur sa non-indépendance face au pouvoir, il n’est pas facile de faire tomber les gros bonnets. La lenteur de l’ensemble leur permet de bien profiter à titre personnel des largesses qu’ils savent attirer, et quand la lame de la justice passera, ils seront sagement rangés des voitures dans un état physique qui leur épargnera, par humanité, les désagréments de la vie en promiscuité forcée, et même les réparations pécuniaires…

Là, c’est trop. J’ai l’air un peu naïf de m’emporter ainsi. Tout cela n’est guère nouveau. C’est vieux comme le monde. A son époque, Jean de la Fontaine l’avait aussi remarqué. Ce n’est pas une raison en tout cas pour s’abstenir de le répéter.


Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Ane vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Les animaux malades de la peste (1678)

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L’illusion du choix

Pour une fois, je ne vais pas faire de différences entre droite et gauche. Je vais simplement ne parler que de ceux qui constituent la classe politique dans sa globalité, ceux gèrent les affaires du pays, qui font les Lois et donnent à notre société cette matérialité si singulière héritée de la révolution française et des penseurs de lumières. C’est un long et complexe processus démocratique qui donne à cette population son pouvoir. Le peuple désigne régulièrement ceux qui vont les représenter, ceux qui édicteront en leur nom toutes les règles pour le bien de tous et du pays.

assemblee-nationaleJe crois bien n’avoir raté aucune élection depuis que j’ai le droit et le privilège de m’exprimer. Parce que c’en est un. Nombreux de par le monde ont payé de leur vie la seule espérance de pouvoir un jour aller déposer un bout de papier dans une urne. Mais voilà. Depuis quelques temps, je m’interroge sur ce geste, mais surtout sur ceux qu’on envoie nous représenter. Je sais bien qu’un mandat n’a rien d’impératif et que l’élu reste totalement libre de ses agissements. Aussi, ai-je quelque part le sentiment étrange de n’être au mieux qu’un acteur très passif de notre destin commun.

Cette impression vient brusquement de prendre une nouvelle dimension. Quand ceux qui n’avaient pas mon suffrage étaient aux affaires, il n’y avait jusque là pas trop de malaise : c’était pour moi l’expression naturelle de la démocratie. Les plus nombreux imposent aux autres leurs vues de la société. On s’y plie, et c’est ainsi, en attendant des jours meilleurs.

Mais depuis l’accession au pouvoir du Parti Socialiste, avec un programme que j’ai appelé de mes voeux, ces jours n’arrivent toujours pas. Les avancées enregistrés depuis 2012 ne compensent pas la masse de cadeaux faits aux plus aisés, et les renoncements successifs sont autant de coups de canif dans le contrat et le discours du Bourget. En ces temps-là, j’avais voté pour un homme incarnant un avenir différent, moins brutal, avec du partage, des solidarités, une autre idée de l’Europe, celle qui se soucierait d’abord des peuples. Au final, j’ai voté pour le changement et rien n’a vraiment changé, j’ai à peu près la même chose qu’avant… La seule chose qui se partage vraiment, c’est la précarité.

Juste après la victoire, l’utilité de mon expression a fait surface avec acuité particulière puisque à ce moment, nos représentants de gauche, farouches opposants au «pacte budgétaire européen», plus connu sous le nom de traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), fabuleux outil d’asservissement des systèmes publics de solidarités et de protection des circuits financiers, se sont empressés de le voter… contre l’opposition de la population.

Cela rappelle également le fameux referendum de 2005 concernant la ratification du Traité établissant la Constitution pour l’Europe. Le rejet par les urnes à 56% du peuple français a été purement et simplement ignoré, balayé d’un revers de main : le texte, habilement réhabillé dans un nouveau traité (Lisbonne) a échappé au référendum qui l’aurait à nouveau repoussé, et a été approuvé par la représentation nationale avec un score digne des plus féroces dictateurs. Mais qui donc représentent nos représentants si ce n’est qu’eux-mêmes et leurs privilèges ?

Aujourd’hui, les monstruosités s’appellent TAFTA, espèce de main-mise ultra-libérale consacrant la primauté des firmes multinationales sur les Etats et discuté dans le plus grand secret, le projet de loi relatif au Renseignement, qui détruit les libertés fondamentales qu’on a défendu en nombre un certain 11 janvier, et la loi Macron, qui au prétexte de sauver le modèle social le dépèce par petit bout… Et nos représentants, ceux qu’on a élu pour porter notre voix, vont tout approuver en nous expliquant que c’est pour notre bien…

Evidemment, ne plus aller voter ne résoudra rien. J’en suis bien conscient, et un rien désabusé, mais force est de constater que pour l’heure, mon vote n’a aucune espèce d’utilité. Et je ne suis pas le seul. Envoyer aux affaires Paul, Pierre, Jacques, voire un binôme de pûre forme, parité oblige, ne fait guère de différence, sauf de mettre un nom sur la peste et le choléra. Rendre le vote obligatoire sans aborder les raisons qui motivent ce rejet massif n’a aucun sens, sauf à décrédibiliser encore davantage nos représentants. A titre d’exemple s’il en fallait un, à la toute nouvelle métropole lyonnaise, après avoir annoncé une augmentation de 5 % de la fiscalité locale, les élus se sont octroyé une augmentation de 20% de leurs indemnités. Et le monde politique s’étonne encore et toujours de l’augmentation du nombre d’abstentionnistes avec une candeur désarmante. Consternant.

Attention cependant si vous trouviez tentant de vous exprimer autrement : avec la jolie Loi sur le renseignement, alerter, dénoncer, manifester deviendra passablement dangereux. Décidemment, le monde est bien fait. Ca me rappelle les publicités du Canada Dry des années 1980 : «Ça ressemble à l’alcool, c’est doré comme l’alcool… mais ce n’est pas de l’alcool».

Un peu comme notre démocratie. Ca vieillit mal.

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